Le programme Logement d’abord permet-il littéralement d’économiser de l’argent ?

Apr 21, 2026

An English version of this blog post is available here.

On entend souvent dire que le programme Logement d’abord fait économiser de l’argent aux contribuables. Souvent, cette affirmation est présentée comme une proposition gagnant-gagnant. Après tout, si l’on dépense un dollar à quelque chose qui vous permet d’économiser plus d’un dollar par la suite, pourquoi ne pas y consacrer plus d’investissements? La réalité n’est pas aussi simple.

Voici dix points à retenir :

1. Le programme Logement d’abord repose sur la mise à disposition d’un logement permanent fortement subventionné, accompagné d’un soutien social[1], à une personne ayant vécu une situation d’itinérance à long terme. Il est important de noter qu’un locataire potentiel n’a pas à prouver qu’il est « prêt à être logé » pour bénéficier de Logement d’abord. Ce terme est utilisé de différentes manières selon les personnes (en effet, on observe une certaine appropriation du terme). Sam Tsemberis est considéré comme étant le fondateur de Logement d’abord, et son dernier livre est un guide de référence utile[2].

2. Les défenseurs, les professionnels et les chercheurs affirment souvent que le programme Logement d’abord s’autofinance. Le raisonnement étant que dès qu’une personne commence à participer à Logement d’abord, de façon générale, elle aura moins besoin des autres services (p. ex. : refuges d’urgence, services d’urgence, services d’ambulance, etc.); de plus, elle sera moins souvent arrêtée.

3. Logement d’abord est en effet associé à une diminution de l’utilisation des services de santé, des services de justice et des services sociaux. Vous trouverez ici un article intéressant sur le sujet, et un autre ici. Ces deux études ont mis en évidence, non seulement une corrélation, mais aussi un lien de causalité (il faut néanmoins concevoir que les études randomisées contrôlées montrent des économies de coûts plus modestes que les études avant-après).

4. Malheureusement, il n’est pas facile de convertir cette utilisation réduite des services en économies réelles. Parmi les raisons à cela, on compte les coûts fixes et l’échelle.

5. Les services de santé, de justice et divers services sociaux seront souvent fixes (bien que cela dépendra du pays). Un hôpital disposera d’un certain nombre de médecins, d’infirmières et d’assistants sociaux toute journée donnée. Un commissariat disposera d’un certain nombre d’agents de police à chaque quart de travail. Un refuge d’urgence disposera d’un certain nombre de membres du personnel travaillant par quarts. Ces effectifs restent relativement stables au fil du temps.

6. Dans la plupart des villes, moins de 0,001 % de la population générale bénéficieront de Logement d’abord toute année donnée. N’oublions pas que Logement d’abord cible généralement les personnes qui ont connu une itinérance à long terme; son ampleur est donc insuffisante pour avoir un impact important sur les dépenses des systèmes de santé ou de justice locaux (même si une telle intervention est capable de changer de manière radicale la vie de l’individu qui en bénéficie !).

7. La distinction entre les économies théoriques et les économies réelles peut être particulièrement importante pour les agences centrales. Le personnel qui travaille auprès de ces agences (un sujet sur lequel j’ai écrit antérieurement ici) procure des conseils essentiels au gouvernement. Des revendications exagérées sur un programme risquent de ne pas être bien accueillies. Plus grave encore, elles pourraient faire l’objet d’une note d’information sévère; en effet, des revendications sans fondement peuvent devenir une proie facile pour un fonctionnaire public trop zélé chargé d’une l’analyse.

8. Ceci étant dit, Logement d’abord libère des ressources qui peuvent alors être utilisées par d’autres personnes. Lorsqu’un programme tel que Logement d’abord peut empêcher une nuit passée dans un refuge d’urgence, une hospitalisation ou une visite aux urgences, cela rend ces ressources disponibles pour d’autres personnes. Donc, par exemple, même si les dépenses d’une autorité sanitaire ne changent pas à court terme, la baisse de l’utilisation des services ajoute de la valeur au système de santé local, entre autres en réduisant les délais d’attente pour les autres patients.

9. Les économies ne devraient jamais représenter le moteur principal d’une bonne politique sociale. Il est utile de souligner quelles économies sont réalisées grâce à divers types de politiques sociales (p. ex. : éducation de la petite enfance, vaccinations, initiatives de prévention du cancer, etc.), mais les services essentiels (p. ex. : chirurgie cardiaque, soins de longue durée pour personnes âgées) ne devraient pas avoir à démontrer les économies futures afin d’être fournis par le système public (même si les économies futures doivent être prises en considération).

10. Plutôt que de dire que Logement d’abord économise de l’argent, il serait probablement préférable de dire que le programme mène à une meilleure allocation des ressources publiques. Il s’agit d’une affirmation plus prudente qui est nettement plus facile à défendre sous les regards critiques.

En résumé. Logement d’abord est une innovation importante et le gouvernement aurait tout intérêt à développer ce programme à plus grande échelle. Lorsqu’il s’agit de politique du logement, la valeur d’une vie humaine et la dignité devraient être les principaux critères, et les économies budgétaires secondaires. Mais lorsqu’on parle de Logement d’abord,  il vaut mieux adopter une vision à long terme plutôt qu’à court terme. En développant un discours nuancé et honnête sur Logement d’abord, on peut contribuer à instaurer un climat de confiance auprès d’un large éventail d’intervenants.

Je tiens à remercier Dan Dutton, Jim Hughes, Ron Kneebone, Eric Latimer, Jedd Matechuk, Jenny Morrow, Annick Torfs et une source anonyme pour leur aide dans la préparation de ce billet de blogue.

 

[1] J’utilise ici le terme « soutien social » dans un sens très large. Pour un aperçu plus nuancé des types de soutiens professionnels offerts dans le cadre d’une intervention Logement d’abord, veuillez vous reporter au livre de Sam Tsemberis mentionné à la fin de ce paragraphe.

[2] De nombreux résultats positifs sont associés à Logement d’abord dont un grand nombre sont abordés ici.